Dimanche, 28 mars 1875 Je vais à l'église avec Dina (robe blanche, chapeau de paille, bien). Les Howard crevaient de jalousie, j'étais jolie je le sais. A la musique avec Marie et Olga mais la journée d hier ne se répète pas. Nous voyons souvent Girofla, Marie s'en occupe et nous en rions, puis de nouveau au café, là il n y a que le bel Italien, pas le mien un autre et qui a dans les yeux quelque chose qui me plaît. Il reste à me fixer pendant quelques minutes, puis sort. Dans peu de temps arrive la buia compagnia d'hier et se place en face de nous. L'arrivée de cette belle jeunesse, il y a un proverbe russe qui dit: où il n'y a pas de poissons, une écrevisse passe pour un poisson, l'arrivée de cette belle jeunesse, disais-je, nous ranime et me réjouit infiniment. Girofla me plaît aujourd'hui, mais beaucoup de sorte que je suis on ne peut plus contente et furieuse, ajoutons furieuse, très furieuse. Un paysan pareil et qui n'a même pas le mérite de m'aimer, je dis cela parce que s'il s'occupait de moi seulement autant que moi de lui, il se fut déjà fait présenter. Mais par qui ? Hé ! Par Galula, par Satan, par n'importe qui ! Quand on veut fi ! que je suis misérable à chercher des excuses pour ce fainéant ! Je ne pensais qu'à cela le voyant assis au café et disant tout haut qu'il ne peut rien manger à cette heure. Pourquoi venir alors ? Pour boire pardieu ! c'est limpide, et non pas pour nous regarder ! J'aurais bien pu dire pour me regarder. Mais non, c'est bête. Le fait est que cette fantaisie pour Girofla me dispose admirablement pour rêver au duc. L'Italien, dont j'ai parlé avant a des yeux un peu Hamilton. Depuis deux jours je suis constamment avec lui, le duc, je ne sais s'il arrive à d'autres la même chose qu'à moi. Depuis deux jours Hamilton est partout avec moi, j'oublie tout le monde, je me tais ou ris machinalement et cela parce que je suis avec lui, j'ai des conversations entières muettes avec lui. Je suis si heureuse ces deux jours parce qu'il est avec moi. J'ai tout oublié, tous mes ennuis parce que je suis en excellente compagnie, et à travers les éclats de rire de Marie et d'Olga et la face vermeille du petit paysan, et les yeux gris de l'Italien je vois toujours la même chose ou plutôt la même personne. Après m'avoir admirablement coiffée et changé de nouveau, la robe grise contre la robe blanche, je vais au Français. "Kean" par Dumas. C'est Pâques ici et le parterre est plein mais pas une âme. Que je lui en veux au paysan de n'être pas là. J'étais toujours avec lui et quand Helena vient dans la loge de Kean quand il se met à genoux et lui baise les mains, je ferme les yeux, ce n'est plus Kean et Helena, c'est le duc et moi que je voyais. C'est fou mais c'est ainsi. J'ai hâte de rentrer pour me coucher et penser tout à mon aise. Pour le coup voilà une double existence comme dans J. Balsamo. Dans mes rêves je viens de me marier avec lui et ce soir vais partir de Paris par un train spécial. En réalité, je reviens du café et vais au théâtre. Je ne puis plus rien lire excepté mon journal, je suis au livre X à la veille du jour où Elder me disait: — The duke of Hamilton is going to mary the daughter of the Duke of Manchester. Après lesquelles paroles je tremblerai si fort.