Dimanche, 21 février 1875 J'allais par la Promenade chez Mme Sapogenikoff. Qu'on ne s'étonne pas de me voir aller à la rue de France par la Promenade, moi qui demeure à la rue de France mais je vais partout au monde par la Promenade. J'allais donc chez Mme Sapogenikoff quand tout à coup j'aperçois quelque chose de hideux à droite, ce quelque chose de hideux, de jaune, d'affreux soulève son chapeau et me salue avec un sourire amère. [En travers: C'était Merjeewsky.] Oh ! horreur, j'en eus mal au coeur et aussitôt avec les Sapogenikoff vais chez Rumpelmayer au cercle pour combattre ce mal de cœur. Tous mes sens furent désagréablement, hideusement frappés par cet être abominable, malheureusement je n'ai pu guérir que le quiet. A cinq heures je ramène les Sapogenikoff chez eux mais à six je reviens chez eux à pied pour les prendre dîner et le soir au théâtre. "Les pauvres de Paris et Bagatelle." Pauvre Bagatelle défigurée et mécon-naisable avec Laffitte et Alain. La salie est vide, je m'ennuie mais je ris avec les Sapogenikoff, on rit toujours, ils sont jeunes, enfants, ils sont bons, ils sont simples. C'est étonnant comme un air, une odeur, un rayon de lumière, rappellent les choses passées. Aux premiers accords de cette musique de "Bagatelle", sans secousses et sans battements de cœur je me transportais à Paris, dans notre petit salon de l'hôtel des Iles Britanniques où après une promenade au Bois, un bon diner à l'hôtel, quand maman, Dina et Paul sortaient, moi restée seule, je mettais un peignoir, fermais doucement les persiennes et regardais à travers cette belle rue de la Paix où peu à peu s'éteignaient tous les bruits, se fermaient les magasins aux brillants étalages et ne circulaient que des gens pressés de rentrer chez eux. Alors la partition de cette "Bagatelle", que nous avions vu naître aux Bouffes, sur le piano et un journal du temps du duc sur la table je passais ma soirée à chanter, à lire, à commenter ce que je venais de lire, et à penser, penser sous l'influence d'une douce soirée de mai ou de juin, sous l'influence des attelages resplendissants et des toilettes splendides, sous l'influence de tout ce monde, que je venais de voir, de ce monde auquel j'aspire, duquel je veux faire partie, sans lequel je ne puis vivre, penser, toujours à la seule et même chose; à ce monde et au moyen d'y entrer. Alors je regrettais plus que jamais le duc et me couchai en soupirant. Je sortais du théâtre avec ces souvenirs, et je ne voyais ce qui m'entourait qu'à travers un voile, lorsque je vis Léonie qui est venue nous chercher, maman s'est trouvée mal.. Point de paroles pour dire combien je me suis effrayée, mon cœur ne battait plus et je ne pouvais parler. Telle était ma peur que je fus pour ainsi dire pétrifiée, j'étais calme à faire peur et me préparais d'avance à quelque chose de terrible, je laissai les Sapogenikoff en bas et montai l'escalier, mais Dieu eut pitié de moi et je trouvai maman couchée et mieux. -Pourquoi ont-ils envoyé Léonie ? demandai-je lentement et à haute voix comme je parle toujours quand je suis émue au suprême degré. - Pourquoi cela. Avant que j'eus parlé Dina poussa un chut formidable auquel je réponds de ma voix la plus sévère et la plus grave. — Laisse, tais-toi et ces mots furent accompagnés d'un geste solennel. Je ne posais pas du tout et cependant ma conduite pouvait paraître affectée. Dieu sait si je pensais à mes paroles et à mes gestes.