Journal de Marie Bashkirtseff

Rien de plus charmant que de galoper sur cette route qui monte, d'un cote des rochers et de l'autre un precipice peuple de villas, de jardins, et en bas la mer, bleue, calme, immense. Nous avons le soleil dans le dos et une brise fraiche nous inondait la figure, refoulant nos jupes et les crinieres de nos chevaux en arriere.
J'avais mon amazone bleue de l'annee derniere et c'est la seule qui me va bien.
Maman est encore malade. Je suis de nouveau inquiete.
Notre femme de chambre Marie, la premiere qui sut me plaire, grande belle, blonde, toujours gaie, rieuse et intelligente. Elle ressemble, en laid et en chambriere, a Venise peinte par Paul Veronese sur le plafond de la grande salle du palazzo ducale a Venise.
Cette femme s'est mariee il y a deux mois poussee par je ne sais quel diable car elle deteste l'homme qu'elle a epouse, mais deteste comme je deteste le comte polonais, pour l'eviter elle est venue chez nous mais son cher epoux veut la prendre et a cet effet vient souvent la reclamer, et prie maman de la persuader de venir chez lui, maman fait ce qu'elle peut, mais ne reussit pas. Il y a trois jours il vint et donna un si violent coup de poing a cette pauvre Marie, qu'elle alla heurter le lit et tomba sans connaissance, lui s'enfuit croyant l'avoir tuee.
Enfin hier il vint de nouveau et la prie de descendre, elle obeit mais, une fois au bas de l'escalier, il la saisit d'une main par le cou et de l'autre par la taille et veut ainsi l'etouffant la tirer hors de la maison, elle crie, lui l'etouffe, aux cris Adam accourut heureusement, et l'empoignant par derriere le jette au loin, pendant ce temps la femme se sauve.
Adam envoie chercher les gendarmes, tout cela pendant que nous etions a l'eglise, hier c'etait Noel pour nous.
Quel scandale Bon Dieu ! (j'ecris avec une encre chimique de ma preparation, elle n'est pas excellente).
Quand on demande a Marie pourquoi elle a pris cet homme pour mari elle repond qu'elle ne sait pas elle-meme comment cela est arrive. Elle a l'air etrange cette Marie, je lui parle souvent, et plus en plus m'etonne.