Mardi, 29 décembre 1874 On dit que Doria est arrivé. Foster me dit qu'elle a fait connaissance chez la Prodgers d'un monsieur de quelque chose qui a demandé à monter à cheval avec elle, et elle lui ayant répondu qu'elle ne monte à cheval qu'avec Mlle de Bachkirsève [sic], il dit qu'il aimerait beaucoup faire ma connaissance, d'autant plus qu'il a un message de Spa, pour moi. Quid est ? Il y a réception à la préfecture: M. et Mme Decrais. Je voulais refuser de monter avec ce monsieur disant que maman ne veut pas que je monte avec un monsieur qui ne lui est pas connu, [Mot noirci: mais] Foster dit qu'elle ne peut plus monter à cheval du tout car elle ne peut pas lui dire que ma mère ne veut pas qu'il soit avec moi avant qu'il lui soit présenté et que s'il la voit à cheval et puis Mme Foster commence à assurer que c'est un gentleman, qu'elle ne laisserait pas monter sa fille avec n'importe qui, que cet homme lui a été présenté par Mme Prodgers. Sur ce ma tante fit la difficile disant que Mme Prodgers était quelquefois comme ça. Alors Mme Foster qui se met à excuser Mme Prodgers à parler pour elle. Ce manège m'a assez amusée. Ma tante fait la difficile et on excuse la Prodgers ! Enfin j'ai consenti et jeudi je monte à cheval avec Foster, ce monsieur nous rencontrera à la Promenade, comme cela arrive tous les jours de rencontrer des connaissances qui nous rejoignent et me sera présenté. Au bout du compte je suis assez curieuse de savoir quel peut être ce message de Spa. A huit heures j'ai l'idée d'aller au théâtre Français où jouent des amateurs anglais au profit des pauvres. O spectacle ridicule ! Pas une femme, seulement des hommes fort communs qui ne savaient ni leur rôle, ni jouer. Au paradis on bénissait toutes sortes de bêtises communes. Go on ou Good bye etc. Eclairage a giorno, peu de monde. [Rayé: Mardi 29 décembre 1875] Ce matin je suis sortie à pied avec Sabatini et Victor, l'Italien et son chien sont à la Promenade, pour éviter une rencontre des chiens je traverse la rue vis-à-vis la maison voyant venir cet homme, mais son chien s'avance, Victor aussi et ils se battent fort légèrement d'ailleurs, je m'arrête à la porte et rappelle mon chien qui rentre, alors l'homme s'avance vers la grille en criant, il faut l'enfermer ! Je me retourne un instant sans m'arrêter et l'homme, répète, il faut l'enfermer. Etonnée de cette suprême audace, je continue mon chemin comme si ces paroles ne s'adressaient pas à moi et rentre. Je ne pouvais concevoir qu'un monsieur puisse se conduire de la sorte, s'oublier à ce point. J'avais bien raison de penser qu'un prince italien équivalait à un simple monsieur d'une autre nation et qu'un monsieur italien était pire qu'un homme français, quant à un homme italien, bon Dieu, je ne sais plus à qui le comparer ! S'imaginer que parce que deux chiens se sont battus un monsieur vienne parler tout haut et sans aucune politesse à une demoiselle comme il faut ! Non je ne le puis imaginer en vérité et tous les Italiens méritent d'être traités comme je les ai jusqu'à présent traités. S'imaginer qu'un monsieur vienne dire sans même dire pardon, ou Mademoiselle, ou n'importe quoi pour assaisonner ses mots. Il faut l'enfermer et cela pas dit mais crié d'un côté de la rue à l'autre. O Italia paese barbaro, selvaggio ! O Italiani scellerati, birbanti, banditti, facchini miseri ! Qui au monde dira le contraire et je crois bien que dès ce jour mon aversion pour les Italiens s'affermira à tout jamais. [Annotation: 1880. Je fais mes excuses aux Italiens.] Mais ce n'est pas tout encore, ce signor facchino s'approche de la porte de la Promenade, je crois que l'homme avait l'idée de s'expliquer avec moi, mais avec une dignité dont je me saurai gré toute ma vie je fis semblant de ne pas même admettre que l'on osât une pareille chose, je rentrai: l'heure de ma promenade était finie. Et Arthur alla lui parler. Il a osé menacer de tuer le chien. Dites-moi de grâce ! Dans quel pays du monde on ferait cela parce qu'un chien a mordu un autre. Je comprends que si mon chien aurait attaqué une personne ce serait autre chose, moi-même je l'enfermerais et le musèlerais. Enfin que veut-on attendre d'un Italien.