Jeudi, 24 décembre 1874 Les Howard en nous voyant chez Laussel tiennent les yeux baissés. Il y eut avant d'aller à la leçon une longue discussion: Saluera-t-on oui ou non les Howard ? Ma foi je vous trouve plaisants ! Que voulez-vous qu'on vous fasse de plus. Je ne saluerai pas, et si vous saluez, sans parler de l'impropreté d'une telle action, on inventera encore quelque nouvelle bêtise. Je n'eus pas de peine à ne pas les saluer, car elles tenaient les yeux baissés, avaient l'air confus et avaient assurément reçu l'ordre de ne pas saluer. Mais si nous eussions vécu en société aucune canaille ne pourrait rien faire. Qu'on essaye de déraciner la Prodgers, ou Mme Sabatier etc. mais basta ! On sait bien assez toutes les circonstances. Notre histoire est nécessaire à mon journal, je la termine là où commence mon journal raisonnable. Je vais à l'opéra, robe rose et ma coiffure, bien, j'ai l'air d'avoir douze ans au dire de maman, tant mieux. J'écris, Dina entre et je lui fait cet acrostiche: E Engourdie dans sa graisse M Mâchonnant Dumas I Imperturbable dans sa paresse L La belle dormait et n'aimait pas E Emile paraît, et le rêve cesse ! Je me suis presque désespérée en arrivant et voyant le théâtre vide, mais vers le milieu il s'emplit, et même on vit d'Audiffret, père et fils, Lambertye avec le petit Parachewsky. Dans quelque temps arrive la Prodgers chez d'Audiffret, mais ils ne restaient pas cinq minutes seuls quand vient le commandant, aussitôt que celui-ci est entré, d'Audiffret se sauve, va chez Lambertye et dans la loge qui sépare celle de Prodgers de celle de Lambertye et dans laquelle est une espèce d'actrice, mais ne revient plus chez Prodgers, le père tantôt entre et tantôt sort. La pauvre femme aux lunettes après une demi-heure de société et l'immobile commandant, prit avec humeur sa pelisse, son plus d'humeur encore son écharpe ou cache-nez et partit. Constantin s'est retiré avec Enotëas dans une loge du deuxième (bel étage) à côté de la grande loge, le cachant, parfois j'apercevais un binocle de derrière la colonne qui sépare les loges. [Rayé: A la sortie] On donne "il Trovatore" et Eleonora est si comique que j'aime cet opéra mieux que tout autre. Au dernier acte, quand elle commença - fuggi, fuggi sei perduto - j'éclatai de rire, car elle est particulièrement ridicule à cet endroit et je l'imite assez bien, le ténor aussi gros qu'elle et qui devait soutenir cette grosse Eleonora pendant qu'elle s'en allait mourant de la manière du monde la plus laide, riait aussi, et au moment de dire: - ed io osava quest' angelo maledir, ou à peu près, baissait la tête et riait, Dory-Azucena, couchée sur son grabat souriait aussi, la seule Pastalis ne riait pas elle était de bonne foi et s'anéantissait en grimaces. A la sortie salue Galula s'excusant par sa mise de ne pas être venu dans la loge. Presque au moment de nous mettre en voiture Dina commença à prier d'attendre une minute que le papa arrivait mais comme on ne s'arrêtait pas elle dit qu'il était avec le fils, je ne sais pour quelle folie je me retournai, cherchant dans la foule et ainsi restant plusieurs secondes de plus. A la maison je raconte cette bêtise de Dina, alors elle s'écrie: - Eh bien tu sais pourquoi je voulais attendre ? - Pardieu, pour voir cette beauté - dis-je. - Eh bien non, c'est que Constantin accourait à toutes jambes. - Bêtise ! puis après une courte pause: - Jure-moi que c'est vrai. - Je jure. - Donne ta parole d'honneur sacrée. - Je la donne. - Eh bien tu en as menti, cet homme n'était pas là, il était sorti longtemps avant la fin. - Non, je jure que c'est vrai, il accourait par l'escalier de service et ouvrait avec précipitation la porte, tu sais dans la salle d'attente ! - Je vous dis seulement, que vous inventez des choses impropres et me faites rire, voilà tout. - Personne n'invente, dit maman. - Pourquoi n'inventons-nous pas quelque chose d'Audiffret, de Lambertye, de Jarakowsky, d'Arnim, ajoute ma tante. - Oui, pourquoi nous n'inventons rien, parce qu'il n'y a rien, mais ici quand on voit on ne peut pas ne pas voir. D'ailleurs c'est un vieux fou, cet homme peut avoir trente ans ! je m'étonne de son audace (jusqu'ici je traduisais en français maintenant je la ferai parler russe comme elle a parlé) ? Qu'elle insolence, il a une vieille femme et il a entrepris quelque chose, le gredin. - Le salaud, continuait ma tante au moment ou maman cessait Comment il ose. Puis toutes les deux en chœur répétaient, il est devenu fou, il est devenu fou. Bon, que dois-je croire ? Je veux croire que ce n'est pas vrai, quoi ce ? Sans doute il n'y a rien, c'est-à-dire il n'est pas amoureux de moi, une pareille chose je ne crois qu'après bien des doutes et seulement quand elle est prouvée d'une façon ou d'une autre mais simplement il me regarde, il me trouve jolie. Voilà tout. Je trouve que je parle beaucoup trop pour un Niçois, mais comme j'écris ce que je pense et dis ce que j'écris, je ne puis omettre le marquis de Constantin qu'en manquant à ma promesse de dire la vérité et rien que la vérité, ce dont j'ai nulle envie de manquer cette personne, je m'entends. D'ailleurs (mio eterno d'ailleurs) de n'importe qui vient l'admiration, elle flatte toujours et une véritable femme s'inquiète toujours de ces choses-là, viennent-elles d'en haut ou d'en bas. Mon cas n'est pas tout à fait dans le bas-fond, mais bien au milieu.