Vendredi, 27 novembre 1874 Pâris est parti pour Genève hier. Markevitch me disait tout le temps hier soir, que le comte braque les yeux, malgré cela je ne me suis pas retournée. (Robe grise, chapeau noir neuf, jaquette noire bien). Je me suis promenée à pied avec Mme Sabatini, l'Italienne qui vient pour parler et je dois avouer que je ne parle pas mal la langue de Dante. Il y avait beaucoup de monde. [Rayé: Audif] Le prince de Bravura est ici; Audiffret en voiture à deux roues et conduisant lui-même m'a passée plusieurs fois, sans que je le visse [Rayé: ensuite] mais lorsqu'il descendit chez la Prodgers, je le regardai, et lui croyant ne pas être vu à travers la double grille allait en ralentissant le pas et me regardant, de sorte [Rayé: qu'il ait heurté la] que si quelqu'un sortait en ce moment de la maison il eût heurté la personne puisqu'il avait la tête tournée comme les damnés de l'enfer de Dante. Les "Echos de Nice" citent une foule d'arrivés et entre autres Doria Pamphilii. Le soir une scène désagréable, Anna la maîtresse de Georges est venue faire une scène ici je ne sais à quel sale propos, elle a dit des impertinences telles que ma tante envoya chercher maman, et maman après avoir reçu sa part s'enfuit. Après quoi je lui ai dit toutes les vérités sans ménager aucune expression. Je suis furieuse et misérable ! Quand je suis seule, je pousse des soupirs et je gémis quand il y a quelqu'un je cherche des prétextes pour oublier un instant mon désespoir in fits of wrath J'ai envie de me coucher et de ne voir personne, de m'enfuir, de mourir même. On dit que quand on est heureux on désire la mort, moi je dis que je la désire dans mes moments de désespoir et encore [Rayé: (un mot illisible) après l'avoir désirée, je n'y pense plus] dans ce moment même je n'en pense rien. Malheureuse, maudite que je suis. C'est notre position fausse, misérable, méprisable, abandonnés de tous, me rendrait folle si je n'étais plus forte, et ferait mourir une autre que moi. Une autre bien entendu qui sentirait comme je sens, qui comprendrait et qui aurait du sang et du cerveau, qui ne serait pas faite de graisse et d'os comme Dina et ses semblables, une qui ne serait lassée, blasée et endurcie comme ma mère et ma tante, pour elles tout est égal, en Russie elle se contentait de rien et rejetée de la société ne le remarquait pas. Si maintenant quelque instinct s'éveille en elles c'est par moi, et autrement cela ne pourrait être ! Il me semble que si je disais à des pierres ce que je leur dis les pierres seraient plus émues. Misérable, maudite, rejetée avant de grandir, humiliée avant d'avoir eu de l'amour-propre. Que suis-je ! Mon Dieu je pleure parce que c'est dommage qu'une fille comme moi soit ainsi posée. Quand je regarde mes bras, mon cou si blancs, si beaux, mon teint si frais, ma peau si blanche, si ferme, mes yeux si brillants, mes lèvres si rouges, mes dents si blanches, mes oreilles si roses, mes cheveux d'or je pleure sur tout cela comme on pleure sur un mort ! Est-ce que personne ne me tirera de cette affreuse position, est-ce que ma jeunesse et mes beautés diverses devront être perdues ? Quand je pense que des petites ombrelles noires et maigres comme les Howard ont tant de choses que je n'ai pas hélas ! Maigre, les os du dos ressortant, des bras de chat et des jambes commes les allumettes chimiques, non comme des allumettes de bois ! Miséricorde ! Malheureuse maudite, méprisée, salie avant de devenir quelque chose ! Oh pardonnez-moi mon Dieu ! pardonnez-moi !